Edito.

Pour écouter l'extrait du projet musical autour des tourbières du Congo, cliquez ICI. La réalisation de ce single sollicite l'apport de toutes et de tous soit par un préachat à partir de 10 euros ou par un don à partir d'un euro ou plus. En cliquant sur faire un don, ci-dessous, vous devenez acteur.

Les tourbières du Congo : un bien commun en péril

Le 05 avril 2018, un jeudi soir comme tant d’autres, j’étais assis dans mon fauteuil, attendant le journal télévisé de France 2. Parmi les titres, une annonce retint mon attention : un reportage consacré à la découverte, au cœur du bassin du Congo, de la plus vaste tourbière tropicale connue au monde.

Quelques minutes plus tard, j’apprenais que cet écosystème pourrait jouer un rôle crucial dans la lutte contre le réchauffement climatique. Le journaliste conclut son reportage par une phrase qui résonne encore aujourd’hui dans mon esprit :

« L’enjeu est d’intéresser les habitants de la région, de les transformer en gardiens de la tourbière, car c’est bien une partie de notre avenir qui se joue sur les rives du bassin du Congo. »

Cette phrase allait être, pour moi, le point de départ d’un engagement.

Un géant écologique encore méconnu

Quelques clics sur Internet suffirent à me plonger dans une réalité vertigineuse.

À cheval sur la République démocratique du Congo et la République du Congo, les tourbières de la Cuvette centrale constituent l’un des plus vastes complexes de tourbières tropicales au monde.

Elles couvrent environ 145 500 km² et renferment près de 30 milliards de tonnes de carbone, soit l’équivalent d’environ trois années d’émissions mondiales liées aux combustibles fossiles.

Un gigantesque réservoir naturel de carbone dont la déstabilisation pourrait avoir des conséquences climatiques majeures.

On peut légitimement se demander si un écosystème d’une telle importance climatique, découvert au cœur de l’Europe, n’aurait pas suscité beaucoup plus rapidement une mobilisation politique, scientifique, éducative et financière à la hauteur de l’enjeu.

Or les deux Congo connaissent de graves difficultés de gouvernance. Selon l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, la République démocratique du Congo obtient un score de 20/100 et la République du Congo de 23/100.

Cette situation fragilise la confiance et pose une question essentielle : comment garantir que les moyens consacrés à la protection de ce patrimoine exceptionnel bénéficient réellement à sa préservation et aux populations qui vivent à proximité ?

Redonner toute sa place à la société civile

Cette situation n’est pourtant pas une fatalité.

Elle pourrait être en partie surmontée si la société civile devenait un acteur majeur de la protection des tourbières. Dans plusieurs démocraties, notamment en Europe du Nord, les organisations citoyennes jouent un rôle important aux côtés des pouvoirs publics dans la protection de l’environnement.

Mais les pouvoirs publics de part et d’autre du fleuve Congo accepteront-ils une telle relation ?

C’est toute la question.

J’ai en mémoire le single de Youssoupha, « Denis Mukwege – Grand Congo », dans lequel est exprimée, avec la force propre au rap, une critique particulièrement sévère de la relation entre certains dirigeants, leur pays et leur population.

Pourtant, c’est bien d’un partenariat équilibré entre pouvoirs publics et citoyens que dépend l’avenir de ce patrimoine.

Il faut donc engager dès maintenant un rapport de force constructif, afin que la société civile congolaise devienne un interlocuteur à part entière des institutions et des bailleurs de fonds internationaux.

La diaspora, un levier d’espoir

Dans une lettre adressée en novembre 2022 à Jean-François Julliard, alors directeur général de Greenpeace France, j’écrivais :

« Les tourbières du Congo ne seront à l’abri de toute prédation que si les Congolais des deux rives comprennent que leur sauvegarde conditionne leur survie. »

Cette prise de conscience est essentielle.

Une grande partie des populations des deux Congo vit dans des conditions économiques difficiles. Dans ces circonstances, demander aux populations de protéger leur environnement sans leur offrir parallèlement des perspectives économiques durables serait illusoire.

L’espoir réside donc aussi dans la diaspora congolaise, particulièrement présente en France et en Belgique.

Ces femmes et ces hommes, qui entretiennent souvent des liens familiaux, économiques et culturels étroits avec leur pays d’origine, pourraient devenir un puissant relais de mobilisation écologique s’ils étaient davantage informés de l’importance des tourbières du bassin du Congo.

Car l’histoire environnementale nous enseigne une chose : la mobilisation citoyenne peut pousser les pouvoirs publics à agir.

Un fonds citoyen pour le climat

Une solution mérite d’être défendue : la création d’un fonds consacré à la sauvegarde des tourbières du Congo dans lequel la société civile disposerait d’un véritable pouvoir de décision et de contrôle.

Il permettrait de distinguer clairement les responsabilités de l’État de celles du mouvement citoyen et de garantir la transparence dans l’utilisation des financements.

Ces moyens pourraient être orientés vers des projets concrets bénéficiant directement aux populations : autosuffisance alimentaire, agriculture durable et mécanisée, entrepreneuriat local, formation et éducation environnementale.

L’objectif est simple : faire comprendre aux habitants que la protection de leur environnement peut également contribuer à l’amélioration de leurs conditions de vie.

Car on ne protégera durablement les tourbières que si les populations qui vivent à proximité deviennent les premières bénéficiaires et les premières gardiennes de ce trésor écologique.

La restitution des « biens mal acquis » : un financement éthique

Le 20 novembre 2022, le président Emmanuel Macron déclarait, à la suite de la COP27, la nécessité de construire un nouveau pacte financier avec les pays les plus vulnérables.

Cette déclaration m’a conduit à réaffirmer une proposition formulée quelques mois plus tôt : affecter une partie des sommes issues de la restitution des « biens mal acquis » à des projets contribuant à la protection des tourbières du Congo et au développement des populations concernées.

La France dispose désormais d’un mécanisme permettant la restitution aux populations des avoirs provenant de biens mal acquis. Transparency International France et Sherpa ont joué un rôle majeur dans le combat en faveur de la transparence de ces restitutions.

Une telle démarche pourrait offrir une portée symbolique particulièrement forte : faire en sorte que des richesses détournées au détriment des populations contribuent demain à protéger leur patrimoine naturel et à améliorer leurs conditions de vie.

Encore faut-il que les sociétés civiles congolaise et française travaillent ensemble afin que cette restitution bénéficie effectivement à ceux qu’elle concerne : les peuples du Congo.

Connaître aujourd’hui pour protéger demain

Depuis ce reportage de France 2 en avril 2018, une conviction ne m’a jamais quitté : les tourbières du Congo ne pourront être durablement protégées que si les Congolais eux-mêmes connaissent leur importance et se les approprient comme un patrimoine à transmettre.

La meilleure protection commence donc par la connaissance.

À l’école, dans les familles, dans les associations, au sein de la diaspora, il faut expliquer ce qu’est une tourbière, comment elle stocke le carbone, pourquoi sa dégradation constitue une menace et pourquoi sa protection concerne aussi bien les habitants des deux Congo que le reste du monde.

C’est dans cet esprit que l’OPET-BC a créé un Espace pédagogique consacré aux tourbières du bassin du Congo, accessible à tous et accompagné d’un document pouvant être téléchargé, imprimé et partagé.

VOIR → COMPRENDRE → AGIR

L’école doit permettre de comprendre.
La famille doit permettre de transmettre.
La société doit permettre de protéger.

Car pour que les Congolais deviennent véritablement les gardiens de leurs tourbières, encore faut-il qu’ils sachent ce qu’elles représentent.

Connaître aujourd’hui pour protéger demain.

https://www.sauvonslestourbieresducongo.fr/espace-pedagogique

Préserver, c’est vivre

Les tourbières du Congo se sont formées pendant des millénaires, bien avant nous.

Elles n’ont pas besoin que l’homme les transforme. Elles ont besoin qu’il les respecte.

Préserver cet écosystème, c’est préserver une part de notre avenir commun.

Mais c’est aussi faire en sorte que les populations congolaises puissent bénéficier de la protection de ce patrimoine plutôt que d’en subir la prédation.

Il ne s’agit donc pas seulement d’un combat pour la nature.

C’est un combat pour le climat, la dignité, la justice et la transmission aux générations futures.

Le climat n’a pas de frontières.

Philippe Assompi

Président de l’OPET-BC