La SAPE, soft power africain et levier industriel : un rendez-vous historique pour les deux Congo

À l’heure où certaines nations anticipent l’après-pétrole en investissant dans les industries créatives, l’acquisition de la Maison Balmain par le Qatar illustre une vision claire : au-delà du prestige et de la visibilité internationale, l’enjeu central est désormais la création massive d’emplois et de richesses durables. Cette bataille silencieuse pour l’avenir se joue aujourd’hui dans les secteurs à forte intensité de savoir-faire humain, au premier rang desquels figure l’industrie de la mode. Le Congo, riche de sa jeunesse, de sa culture SAPE et de son héritage créatif, ne peut rester à l’écart de cette dynamique mondiale. C’est dans cet esprit que s’inscrit la présente lettre ouverte.

Philippe Assompi

1/1/20267 min read

À l'appui de cette lettre ouverte, je joins un article paru lors de la campagne présidentielle de 2009 du Président Denis Sassou Nguesso. Cette archive démontre que la BVAM n'est pas une idée nouvelle, mais un projet dont le potentiel avait déjà été identifié et validé par le cabinet présidentiel il y a plus de quinze ans.

Lettre ouverte aux Présidents des deux Congo : SAPE génératrice d’emplois : ( KBVAM )

Kin-Brazza Vitrine Africaine de la Mode

À Son Excellence Monsieur Denis Sassou Nguesso

Président de la République du Congo

À Son Excellence Monsieur Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo

Président de la République Démocratique du Congo

Excellences,

Permettez-moi, en ce premier jour de l’année 2026, de vous adresser cette lettre ouverte, animée par un profond respect pour vos hautes fonctions et par une conviction forte : le destin économique, culturel et social de la jeunesse congolaise peut trouver dans la mode, et plus précisément dans la SAPE, un levier stratégique majeur de développement et d’emplois.

Je m’exprime à la fois comme artisan formé aux plus hauts standards internationaux, comme acteur historique de la SAPE, et comme porteur d’un projet industriel structurant, Brazza Vitrine Africaine de la Mode (BVAM).

Du paraître au bâtir : itinéraire d’un artisan congolais

Tanneur et modéliste en chaussure et maroquinerie, j’ai été formé à Romans-sur-Isère, berceau historique du cuir, de la chaussure et de la maroquinerie de luxe. Natif de Poto-Poto Brazzaville, j’ai grandi dans l’univers de la SAPE, de mon enfance au Congo jusqu’au mythique 20, rue Béranger à Paris, haut lieu historique de la Mode et Élégance Congolaise.

Cette double appartenance, congolaise par l’âme, industrielle par la formation, m’a conduit à une certitude : la SAPE ne peut plus rester cantonnée au registre symbolique. Elle doit désormais devenir une filière économique structurée, créatrice massive d’emplois.

À Romans, j’ai appris que dans la mode, le respect se gagne par la maîtrise technique, non par l’ostentation. Il ne s’agit plus de paraître, mais de bâtir. Et pour bâtir, il faut des fondations industrielles solides.

Brazza Vitrine Africaine de la Mode : une vision industrielle avortée

Fort de cette conviction, j’ai initié le projet BVAM, visant à établir un partenariat de transfert de compétences entre la France et le Congo dans les métiers du cuir, de la chaussure et de la maroquinerie.

La ville de Romans avait déjà accompagné des pays tels que la Tunisie, le Maroc, la Turquie et la Chine. Monsieur Henri Bertholet, alors Maire de Romans, fut convaincu par mon parcours et par la pertinence du projet. L’Ambassade du Congo en France manifesta le même enthousiasme. Monsieur Paul Adam Dibouilou, Préfet actuel du Kouilou, alors Conseiller économique de ladite Ambassade fut dépêché à deux reprises à Romans. Le principe du transfert de compétences était acquis, reconnu et médiatisé.

Cependant, malgré cet alignement institutionnel, le projet s’est heurté à des dysfonctionnements internes du côté congolais, à une absence de coordination et à la dilution des responsabilités. Ce blocage n’était ni technique ni financier : il était politique et administratif.

La chaussure, socle technique de toute politique de mode

Dans l’industrie de la mode, la chaussure constitue le noyau de compétence le plus exigeant. Portée à ras de peau, elle ne tolère aucune approximation. Cette rigueur technique permet ensuite une adaptation naturelle aux métiers du vêtement et de la maroquinerie.

Toute politique industrielle sérieuse de la mode en Afrique centrale doit donc partir de la chaussure pour structurer l’ensemble de la filière.

D'autre part, le Congo peut devenir une alternative crédible à l'Asie en matière de sous-traitance grâce à ses coûts de main-d'œuvre attractifs. L'enjeu est double : capter des parts de marché à l'international tout en jetant les bases d'une industrie de marques proprement congolaises.

La SAPE : d’une caricature à un soft power africain

Longtemps, un regard condescendant a tenté de réduire la SAPE à une imitation servile de l’Occident. Cette lecture est erronée. La SAPE est aujourd’hui une culture urbaine mondiale, née de la dignité africaine et imposant ses codes à Paris, Londres, Milan et New York.

En 2012, avec le clip Losing You, Solange Knowles, sœur cadette de la star planétaire Beyoncé, offre à la SAPE une consécration esthétique aux États-Unis. Quelques années plus tard, en 2015, Maître Gims finit d’ancrer le phénomène dans l’imaginaire collectif avec le succès mondial de Sapé comme jamais.

La SAPE est un soft power africain, une vitrine vivante de créativité, d’audace et de fierté identitaire. Pourtant, ce capital culturel demeure sous-exploité sur le plan économique.

Racines historiques et intellectuelles de la SAPE

Dès le premier tiers du XX siècle, avec le retour des étudiants et tirailleurs congolais de France, l’élégance devient un acte de dignité. La figure d’André Grenard Matsoua, fondateur à Paris de l’Association Amicale des Originaires de l’AEF, est centrale dans cette genèse.

Dans les années 50 et 60, la SAPE s’épanouit en symbiose avec la rumba congolaise. À Brazzaville, les tailleurs deviennent de véritables acteurs économiques, faisant vivre des milliers de familles.

La rencontre fondatrice : deux Tékés à Paris

Excellences,

L’adoption de la SAPE en République Démocratique du Congo trouve son origine dans une rencontre fondatrice survenue à Paris à la fin des années 1970 : celle de Jacques Mpio, dit Moulélé Moulé-Moulé, et d’Adrien Mombélé dit Niarkos, deux hommes issus du peuple Téké, l’un du Congo-Brazzaville, l’autre du Congo-Kinshasa.

Au-delà des appartenances nationales et des rivalités héritées de l’histoire coloniale, c’est leur identité Téké commune qui scella leur alliance. Ce lien ethnique, profondément enraciné et plus fort que les frontières artificielles, devint le véritable catalyseur de la SAPE moderne, en lui donnant une assise transfrontalière, culturelle et fraternelle.

Par l’entremise de Jacques Moulélé, le légendaire Niarkos fut introduit dans le cercle d’initiés, aux côtés de figures majeures telles que Mazouka Ma Mbongo, l’Enfant Mystère Loubaki, Nono Ma Ngandou, Souris Cacharel, Parhys Antoine Wakoube et Jean-Marc Aloni. Ensemble, ils ouvrirent à Niarkos les portes de la MEC – Maison des Étudiants Congolais, située dans le troisième arrondissement de Paris, au 20, rue Béranger, sanctuaire historique de la SAPE.

Jacques Moulélé et Niarkos avaient en partage une amitié profonde avec Papa Wemba. Introduit par ces derniers aux codes de distinction et d’élégance qui fondent l’esthétique de la SAPE, le « Roi de la Rumba » en devint, dès son retour au pays, l’un des plus influents vecteurs de diffusion. Portée par la puissance de la musique et par l’imaginaire visuel de la rumba, la jeunesse de l’autre rive du fleuve s’appropria pleinement cet art du paraître, consacrant ainsi l’adoption durable de la SAPE en République Démocratique du Congo.

L’Enfant Mystère Loubaki et la SAPE

Il convient également de rappeler un fait historique majeur : c’est à la fin des années 1970 que l’Enfant Mystère Loubaki donna officiellement un nom à ce mouvement, en le baptisant SAPE. Par cet acte fondateur, il transforma une pratique encore diffuse et informelle en une identité clairement définie, dotée d’un nom, de codes et d’une conscience collective.

En nommant le mouvement, l’Enfant Mystère Loubaki lui donna une existence symbolique et durable, permettant à la SAPE de s’affirmer, de se structurer et de traverser les générations jusqu’à devenir l’un des marqueurs culturels majeurs de l’Afrique urbaine contemporaine.

Un gisement massif d’emplois pour les deux Congo

L’industrie de la mode demeure largement non automatisée. Les savoir-faire manuels y sont essentiels, ce qui en fait un secteur à forte intensité d’emplois.

En développant une filière intégrée, de l’élevage (reptiles, bovins, bovidés, porcins) à la tannerie, jusqu’à la chaussure, au vêtement et à la maroquinerie de luxe, les deux Congo pourraient créer des dizaines, voire des centaines de milliers d’emplois, tout en dynamisant l’agriculture et en luttant contre la précarité alimentaire.

Le transfert de compétences : la clé de la réussite

Un projet industriel de cette envergure ne peut reposer ni sur l’improvisation, l’amateurisme, ni sur l’importation de modèles clés en main. Le transfert de compétences est la condition essentielle de sa réussite, car il garantit l’appropriation locale des savoir-faire, la montée en qualification de la jeunesse et la pérennité des emplois créés. Former sur place, transmettre les métiers et maîtriser les techniques tout au long de la chaîne de valeur, c’est assurer au Congo non seulement une production, mais une véritable souveraineté industrielle pérenne, inscrite dans la durée.

L’avenir : la tannerie écologique à circuit fermé

La mode du XXI siècle est indissociable des exigences environnementales. La tannerie à circuit fermé, certifiée LWG Gold et Oeko-Tex, transforme la contrainte écologique en avantage compétitif.

Si le Congo, les deux, ne construit pas des avions voire des satellites, il peut devenir leader mondial du cuir durable. Ce leadership, en ces temps de réchauffement climatique, serait un héritage historique pour vos deux mandats.

Un rendez-vous avec l’Histoire

Excellences,

Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Manquer ce tournant industriel de la mode serait, face à l’Histoire, un rendez-vous manqué avec votre jeunesse et avec l'avenir. La SAPE est prête ; le transfert de compétences est désormais le levier indispensable pour transformer ce phénomène culturel en un puissant moteur de création d’emplois. Seule manque aujourd'hui une volonté politique concertée au plus haut niveau de l'État. Ainsi Brazza Vitrine Africaine de la Mode (BVAM) deviendrait Kin-Brazza Vitrine Africaine de la Mode (KBVAM).

Bonne et heureuse année 2026.

Je vous prie d’agréer, Excellences, l’expression de ma très haute considération.

Philippe Assompi

Tanneur – Modéliste en Chaussure et Maroquinerie

Porteur du projet Kin-Brazza Vitrine Africaine de la Mode (KBVAM)