Congo-Brazzaville : le constat d’échec de l’État face aux « gangs armés » du pillage minier et aux menaces sur les tourbières

Intervenant devant la haute chambre du Parlement congolais dans le cadre du contrôle de l’action gouvernementale mené par le sénateur Ronald Ludovic Tiringoma, la ministre de l’Environnement, du Développement durable et du Bassin du Congo, Arlette Soudan-Nonault, a dressé un constat particulièrement alarmant de la situation environnementale et sécuritaire dans le district de Makoua. Exploitations aurifères illégales, absence d’études d’impact environnemental, soupçons de complicités au sein de l’appareil administratif et sites devenus pratiquement inaccessibles aux agents chargés du contrôle : les déclarations de la ministre révèlent une situation qui dépasse désormais la seule question environnementale. À Makoua, c’est aussi l’autorité de l’État sur son propre territoire qui semble mise à l’épreuve.

Philippe Assompi

8/27/20265 min read

Une interpellation parlementaire au cœur d’un territoire écologiquement stratégique

Interpellée au Sénat sur les mesures prises à l’encontre des opérateurs économiques dont les activités menacent des zones à fort stock de carbone, la ministre a dû répondre de la capacité réelle de l’État à faire respecter la législation environnementale dans le département de la Cuvette.

L'enjeu dépasse largement le cadre local.

La Cuvette centrale, qui s'étend entre la République du Congo et la République démocratique du Congo, abrite le plus vaste complexe de tourbières tropicales connu au monde.

Les travaux scientifiques de référence estiment que ces tourbières renferment environ 30 milliards de tonnes de carbone, soit une quantité comparable à environ trois années d'émissions mondiales de CO₂ issues des combustibles fossiles.

La perturbation durable de ces écosystèmes, notamment par le drainage, la déforestation ou certaines activités extractives, pourrait fragiliser leur capacité exceptionnelle à conserver ce carbone accumulé pendant des millénaires.

Dans un tel environnement, l'exploitation anarchique des ressources naturelles ne constitue donc pas seulement une menace locale : elle concerne un patrimoine écologique dont la préservation présente un intérêt climatique mondial.

Des opérateurs hors-la-loi et un défi lancé à la souveraineté de l’État

Au cours de son intervention, Arlette Soudan-Nonault a cité plusieurs opérateurs, notamment Wing Wang Sam et Trading Company Congo, qu'elle présente comme exerçant des activités d'extraction en dehors des exigences environnementales applicables, notamment en matière d'étude d'impact environnemental et social.

Mais l'élément le plus préoccupant de son intervention concerne les conditions dans lesquelles les services de l'État tentent d'effectuer leurs contrôles.

Selon la ministre, des inspecteurs de l'environnement et des établissements classés se voient refuser l'accès à certains sites.

Elle évoque même la présence de « gangs armés », liés à des partenaires qu'elle qualifie d'indélicats.

Si les agents chargés de faire respecter la loi ne peuvent plus accéder à certaines zones sans être confrontés à des groupes armés, la question dépasse alors celle de l'orpaillage clandestin.

Elle devient une question de souveraineté nationale.

Qui contrôle réellement ces territoires : l'État congolais ou les réseaux économiques et criminels qui exploitent leurs ressources ?

Complicités internes : lorsque la prédation pénètre l’appareil d’État

La ministre ne limite pas ses accusations aux opérateurs privés.

Son intervention met également en cause le rôle d'agents indélicats de l'État, appartenant à différents services administratifs ou sécuritaires, qui faciliteraient ou protégeraient certaines activités illégales.

Cette dimension est essentielle.

Car si des exploitations clandestines peuvent perdurer malgré les contrôles, les textes législatifs et les injonctions gouvernementales, c'est que le problème ne relève plus uniquement d'un défaut de réglementation.

Il pose la question de l'application effective de la loi et de l'intégrité des institutions chargées de la faire respecter.

La ministre pointe également la responsabilité des autorités territoriales. Préfets, sous-préfets, maires et collectivités locales constituent le premier échelon de l'autorité publique sur le terrain.

Le contraste devient alors saisissant : des engagements environnementaux ambitieux sont proclamés à Brazzaville et dans les conférences internationales, tandis que, sur certains territoires, l'État reconnaît rencontrer de grandes difficultés à faire appliquer ses propres lois.

Une loi existe pourtant depuis 2023

Cette situation est d'autant plus préoccupante que la République du Congo dispose désormais d'un cadre juridique environnemental renforcé.

La loi n° 33-2023 du 17 novembre 2023 portant gestion durable de l'environnement fixe les responsabilités de l'État et des différents acteurs en matière de préservation des ressources naturelles, de lutte contre les pollutions et de réparation des dommages environnementaux.

Particularité particulièrement importante : un titre entier de cette loi est consacré aux tourbières.

Le problème congolais ne semble donc plus être seulement celui de l'existence des textes.

Il devient celui de leur application.

La riposte de l’exécutif : une Task Force pour reprendre le contrôle

Face à la gravité de la situation décrite devant le Sénat, le gouvernement annonce une nouvelle phase de réaction.

Des notifications d'infraction et des mises en demeure ont été adressées aux opérateurs concernés. Les autorités territoriales ont également été appelées à faire appliquer les dispositions prévues par la législation environnementale.

Surtout, selon les déclarations de la ministre, le président de la République a demandé la mise en place d'une Task Force interministérielle placée sous l'autorité du Premier ministre.

Son objectif est clair : mettre un terme aux exploitations illégales, identifier les complicités qui permettent leur maintien et restaurer l'autorité publique dans les zones concernées.

L'enjeu sera désormais celui des résultats.

Car les opérations administratives ponctuelles et les annonces institutionnelles ne suffiront pas si les réseaux responsables de la prédation parviennent, une nouvelle fois, à se reconstituer après le départ des missions de contrôle.

Makoua, révélateur d’une contradiction congolaise

L'affaire de Makoua met finalement en lumière une contradiction beaucoup plus profonde.

La République du Congo occupe une place importante dans la diplomatie environnementale internationale. Elle accueille une partie considérable des tourbières de la Cuvette centrale et défend régulièrement la nécessité de préserver les grands écosystèmes du Bassin du Congo.

Mais cette ambition internationale ne peut être durablement crédible que si elle se traduit par une capacité équivalente à protéger ces territoires sur le terrain.

La préservation des tourbières ne dépend donc pas uniquement des financements internationaux, des déclarations diplomatiques ou des conférences climatiques.

Elle dépend aussi d'une question beaucoup plus fondamentale :

l'État est-il capable de faire respecter la loi face aux intérêts économiques, aux réseaux de corruption et aux groupes armés qui tirent profit des ressources naturelles ?

De Makoua à la mobilisation : rendre visible l’enjeu des tourbières

L’affaire de Makoua donne une réalité concrète à une menace environnementale qui reste encore abstraite pour une grande partie de l’opinion. Elle montre que la préservation des tourbières dépend autant de la gouvernance, de l’application des lois et de la lutte contre les réseaux de prédation que des engagements pris dans les conférences internationales.

C’est précisément le sens de l’action de l’OPET-BC : rendre ces réalités accessibles au grand public. L’initiative « Le Souffle du Congo - Un hymne pour les tourbières du bassin du Congo » prolonge cette démarche en utilisant la musique et la mobilisation des artistes pour sensibiliser la jeunesse, les diasporas, particulièrement les artistes franco congolais et belgo congolais, et l’opinion internationale.

Makoua rappelle ainsi une évidence : protéger les tourbières ne suffit pas à en proclamer la valeur climatique. Il faut aussi créer une vigilance collective suffisamment forte pour que leur destruction ne puisse plus se dérouler dans l’indifférence.

Le véritable test commence maintenant

La prise de parole d'Arlette Soudan-Nonault devant le Sénat pourrait constituer un moment important.

En reconnaissant publiquement les difficultés rencontrées par les services de contrôle et en dénonçant l'existence de réseaux de complicité et de groupes armés autour de certaines exploitations, la ministre expose une réalité particulièrement préoccupante.

Mais reconnaître l'échec ne suffit pas.

La véritable rupture se mesurera désormais à la capacité de l'État à fermer durablement les exploitations illégales, poursuivre leurs responsables, sanctionner les éventuelles complicités administratives et restaurer l'autorité de la République sur l'ensemble du territoire concerné.

Makoua devient ainsi un test grandeur nature.

Un test pour l'État de droit.

Un test pour la souveraineté congolaise.

Et, au-delà du Congo, un test pour la crédibilité de la protection de l'un des plus grands réservoirs naturels de carbone de la planète.

Philippe Assompi

Président de l'OPET-BC

sauvonslestourbieresducongo@gmail.com