Congo-Brazzaville : l’heure du rapatriement des fonds, l’ultime rendez-vous de Denis Sassou Nguesso avec l’histoire

Depuis 2022, la Cour des comptes du Congo-Brazzaville ne publie plus aucun rapport. Ce silence institutionnel plonge la gestion publique dans une opacité préoccupante. Privés d’outils de contrôle, députés et citoyens ignorent l’usage réel des fonds publics. Sans bilan, sans audit, sans évaluation, le pays avance à tâtons, comme un navire sans boussole. Cette situation ne relève pas d’un simple retard administratif. Elle pose une question fondamentale : que devient l’argent du pétrole, le bénéfice du plan PPTE, des impôts, des emprunts contractés au nom du peuple ? À l’heure où Denis Sassou Nguesso annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 2026, le débat ne peut plus se limiter aux promesses sectorielles. Il doit porter sur l’essentiel : la transparence, la responsabilité et le rapatriement des fonds détournés.

Philippe Assompi

2/9/20265 min read

Je vais faire acte de candidature ... Présidentielle 2026

Denis Sassou NGuesso

Pour un économiste, il est tout simplement inaudible qu’une Cour des comptes reste aussi comateuse alors même que les gouvernants affichent un bilan qu’ils présentent comme positif. Une telle contradiction nourrit inévitablement le doute et donne le sentiment d’une gouvernance affranchie des exigences élémentaires de transparence, de responsabilité et d’exemplarité.

Bo koki ko kossa mokili, kasi liwa té : l’épreuve de la conscience

Un proverbe en lingala rappelle une vérité universelle : bo koki ko kossa mokili, kasi liwa té, on peut tromper le monde, mais pas la mort. Le pouvoir peut retarder l’heure des comptes ; il ne peut l’annuler.

Liwa éza nzéla ya bato nyonso, la mort est un sentier que tout le monde doit emprunter.

Un chemin qui mène inévitablement au jugement de l’histoire. La puissance, les alliances, les fidélités construites au fil des décennies ne protègent pas du verdict du temps. L’histoire, tel le mouvement incessant d’une chèvre qui mâche, finit toujours par révéler la vérité : mokili banga ya taba, la roue tourne, la vie est faite de hauts et de bas.

Après 47 ans d’influence politique, Denis Sassou Nguesso se trouve face à une responsabilité singulière. Aucun de ses prétendants, proches ou éloignés, ne peut égaler sa stature. C’est précisément pour cette raison que l’initiative doit venir de lui. L’œuvre qui résiste aux siècles ne se bâtit pas dans la dissimulation, mais dans le courage moral. Hormis l’illusion d’un pouvoir immuable, qui est par nature contraire à l’ordre des choses, l’heure est venue pour le président congolais de façonner sa place dans la mémoire collective de la Nation.

Le safou et la promesse d’un nouveau modèle

Lors de la présidentielle de 2021, le safou a transcendé son statut de simple fruit pour devenir un symbole politique. En érigeant ce produit du terroir en emblème, le candidat Sassou Nguesso a voulu incarner une nouvelle vision : celle d’une économie tournée vers la terre, l’agriculture et l’élevage, moins dépendante du pétrole, laissant entrevoir en filigrane l’objectif stratégique d’autosuffisance alimentaire.

Le message était fort. Il suggérait une réconciliation avec la production locale et une diversification économique nécessaire. Dans un pays de près de six millions d’habitants pour 342 000 km², donc sous-peuplé, le potentiel agricole est immense. Le pari semblait cohérent.

Pourtant, cinq ans plus tard, le panier de la ménagère reste lourd, les prix élevés, l’insécurité alimentaire persistante. L’idée a germé ; les fruits, eux, tardent à mûrir.

Pourquoi ?

Parce qu’entre la vision et sa mise en œuvre se dresse un obstacle majeur : la corruption.

La corruption, impôt invisible sur la faim

Au Congo-Brazzaville, la corruption agit comme une taxe invisible sur l’assiette. Chaque franc détourné est un franc qui ne finance ni route agricole, ni entrepôt frigorifique, ni semence améliorée. Dans un pays sous-peuplé par rapport à son étendue, l’impact de chaque détournement est démultiplié.

Le défi du prochain mandat ne sera donc pas uniquement technique ou industriel. Il sera moral. Le véritable chantier n’est pas seulement celui des usines de transformation du safou, du bois ou des produits vivriers. Il est celui du rapatriement des fonds en exil.

Il ne s’agit plus simplement de bâtir des infrastructures, mais de garantir que les ressources nationales servent effectivement la population. Tant que des capitaux publics dorment dans des comptes privés à l’étranger ou se transforment en patrimoines immobiliers hors du pays, la diversification économique restera un slogan.

De la prédation à la responsabilité : un changement de paradigme

L’histoire de la corruption au Congo est indissociable du long règne de Denis Sassou Nguesso. À 82 ans, la question n’est plus seulement celle du pouvoir, mais celle de l’héritage.

Un changement de paradigme s’impose : passer d’une logique de fuite des capitaux à une logique de responsabilité et de réinvestissement national. L’exemple d’autres pays montre que même des systèmes marqués par la corruption ont connu un décollage lorsque les capitaux, licites ou non, ont été maintenus dans l’économie domestique.

En Indonésie, sous Suharto, des milliards de dollars ont été détournés, mais une part significative a été injectée dans des conglomérats locaux, l’agriculture et les infrastructures. En Corée du Sud, les chaebols ont prospéré dans un contexte de collusion étroite entre État et intérêts privés, mais les capitaux ont servi l’industrialisation nationale. En Chine, le système du guanxi a permis l’accumulation rapide d’un capital intérieur massivement réinvesti dans la production.

Ces exemples ne constituent pas des modèles moraux, mais des réalités économiques : le capital qui reste et circule produit davantage que le capital qui s’exile.

L’ultime geste d’un homme d’État

À 82 ans, face au temps qui impose sa vérité à tous les dirigeants, il reste à Denis Sassou Nguesso une voie capable de marquer durablement l’histoire : poser un acte fort de responsabilité. En initiant le rapatriement des fonds et la transparence, il transformerait son héritage politique en geste fondateur pour la nation.

L’évidence du rapatriement

Pour le Congo, l’évidence est claire : le problème n’est pas seulement l’existence de la corruption, mais son caractère stérile. Lorsque les ressources pétrolières financent des économies étrangères, le pays s’appauvrit doublement : il perd ses fonds et son potentiel d’investissement.

Le rapatriement des capitaux détournés, volontaire ou négocié, pourrait devenir l’acte fondateur d’une nouvelle ère. Il ne s’agirait pas d’un aveu de faiblesse, mais d’un geste d’autorité historique. En exigeant que les détenteurs de capitaux issus de la commande publique réinvestissent au Congo, le chef de l’État transformerait une page controversée en opportunité nationale.

Des fonds rapatriés pourraient financer des unités de transformation agroalimentaire, des infrastructures énergétiques, des écoles techniques, des hôpitaux modernes. Ils pourraient donner un contenu concret au discours sur la souveraineté alimentaire.

Un fonds souverain pour le redressement

La création d’un fonds souverain d’investissement permettrait de canaliser les capitaux rapatriés vers des projets stratégiques nationaux. Placé sous contrôle indépendant, cet outil garantirait transparence et efficacité. Plus qu’un mécanisme financier, il incarnerait un nouveau contrat moral, transformant des fonds détournés en levier concret de développement et de renaissance économique du Congo.

L’unité nationale, clé du redressement

Le rapatriement des fonds et la moralisation de la vie publique exigent un sursaut collectif. Nord ou Sud, majorité ou opposition, les congolais doivent dépasser rancœurs et clivages. On ne sauve pas un pays en haïssant ceux qui l’ont fragilisé ; on le répare ensemble, avec lucidité, responsabilité et priorité donnée à l’intérêt national.

Bo koki ko kossa mokili, kasi liwa té. Le proverbe rappelle que nul n’échappe à l’examen de sa conscience et de l’histoire. Denis Sassou Nguesso se trouve aujourd’hui devant un choix décisif : laisser derrière lui l’image d’un système d’opacité, ou inaugurer une ère de responsabilité.

Le silence de la Cour des comptes ne peut devenir la norme. La transparence, le contrôle et le rapatriement des fonds constituent les piliers d’une réconciliation entre l’État et son peuple.

L’ultime défi congolais n’est pas seulement économique ; il est moral. Transformer l’impôt sur la faim en moteur de croissance, faire revenir les capitaux pour qu’ils travaillent au service du pays, voilà l’acte qui pourrait redéfinir un long règne.

L’histoire attend. Le peuple observe. Et le temps, lui, ne suspend jamais son jugement.

Philippe Assompi