Quand l’ordre mondial se fissure : pour une ONU rénovée et une voix forte de la société civile pour la protection des tourbières du Congo
L’ordre mondial hérité de 1945 traverse une zone de turbulence profonde. Le multilatéralisme, le droit international et les institutions censées garantir un équilibre entre les nations sont remis en cause par une nouvelle logique de puissance. Sous l’administration Trump, les États-Unis ont assumé une diplomatie transactionnelle où la loi du plus fort supplante les cadres collectifs. Cette évolution n’est pas qu’un affrontement entre grandes puissances : elle a des conséquences directes sur les régions les plus vulnérables du globe. Le Congo, à la fois trésor minier et pilier écologique planétaire, incarne ce paradoxe dramatique d’un territoire indispensable au monde moderne mais abandonné par les mécanismes censés le protéger.
Philippe Assompi
1/26/20264 min read


Le Congo : richesse pillée, populations oubliées
« Le Congo n’est pas pauvre, le Congo est pillé. » Cette formule résume une réalité brutale. Le sous-sol congolais regorge de cobalt, coltan, cuivre, or et diamants, minerais stratégiques sans lesquels nos smartphones, nos ordinateurs et nos voitures électriques ne pourraient exister. Une part majeure du cobalt mondial provient de la République démocratique du Congo. Sans ce pays, la transition énergétique ralentit ; sans batteries, pas de révolution électrique.
Et pourtant, les routes restent dégradées, les hôpitaux manquent de tout, et une grande partie de la population vit dans une extrême précarité. À l’est du pays, l’extraction minière artisanale se fait souvent à mains nues, parfois par des enfants, dans des conditions indignes. Ces ressources, au lieu de financer le développement local, alimentent des chaînes d’approvisionnement mondiales opaques et, dans certains cas, des conflits armés. Le Congo agit comme la station-service du monde, mais ses habitants restent à sec.
L’ONU face au silence : neutralité ou complicité ?
Dans ce contexte, l’inaction ou l’impuissance de l’ONU pose question. Créée pour défendre la paix et la dignité humaine, l’institution semble paralysée face aux drames prolongés de régions comme l’est du Congo. Le silence n’apparaît plus comme de la neutralité diplomatique, mais comme une forme de démission morale.
Cette faiblesse contraste avec la posture assumée de l’administration Trump, qui promeut un droit international à la carte. En contournant les cadres multilatéraux pour justifier l’exploitation de nouvelles zones stratégiques, notamment dans l’Arctique, Washington impose un modèle où la puissance économique et militaire redéfinit les règles. Ce qui était hier dénoncé lorsqu’il se produisait en Afrique centrale devient aujourd’hui une méthode revendiquée dans les cercles de pouvoir occidentaux.
Une Europe prise en étau : souveraineté ou pragmatisme
Face à cette pression, l’Union européenne se fracture. Certains États défendent fermement la souveraineté et le multilatéralisme, refusant toute marchandisation de territoires ou de ressources sous contrainte économique. D’autres privilégient une approche pragmatique, redoutant les représailles commerciales américaines. Cette division révèle une crise plus large : l’incapacité des alliances traditionnelles à maintenir un front commun lorsque les rapports de force se durcissent.
Climat et droit international : une variable d’ajustement
La grande victime collatérale de cette recomposition géopolitique est le climat. Sans arbitre universel capable d’imposer des priorités écologiques, la protection de l’environnement devient secondaire face aux intérêts stratégiques. On invoque l’écologie pour freiner un rival, mais on l’oublie pour ouvrir de nouvelles mines ou forages.
Ce double discours menace directement des écosystèmes vitaux comme les tourbières du bassin du Congo, l’un des plus grands puits de carbone tropicaux de la planète. Leur destruction libérerait des milliards de tonnes de CO₂, aggravant irréversiblement le dérèglement climatique. Pourtant, leur protection reste marginale dans les négociations internationales.
Alain Mabanckou : une conscience intellectuelle pour la scène internationale
Dans ce vide moral et politique, la voix d’intellectuels issus de la société civile devient essentielle. Alain Mabanckou, écrivain franco-congolais et professeur de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), incarne cette parole libre capable de relier culture, mémoire et justice globale. Par son œuvre littéraire et ses prises de position publiques, il rappelle que derrière les statistiques minières et les discours diplomatiques se trouvent des vies humaines, des histoires et des territoires meurtris.
Mabanckou ne parle pas seulement en écrivain, mais en témoin engagé d’une histoire africaine marquée par l’extraction et l’inégalité. Sa réflexion relie exploitation des ressources, héritage colonial et déséquilibres contemporains. Il met en lumière une vérité souvent absente des négociations internationales : les peuples qui vivent sur ces terres ne sont pas de simples variables économiques.
Un rôle accru de personnalités comme lui auprès de l’ONU, dans des forums consultatifs, des panels sur la justice climatique ou des initiatives culturelles et éducatives, permettrait d’introduire une dimension éthique et humaine dans des débats trop souvent dominés par les seuls intérêts étatiques. Sa capacité à dialoguer avec les jeunesses africaines comme avec les élites académiques occidentales en fait un pont rare entre les mondes.
Pour une ONU rénovée et une gouvernance ancrée dans la société civile
L’Organisation pour la Protection, la Préservation et la Promotion de l’Écosystème des Tourbières du Bassin du Congo (OPET-BC) propose la création d’un fonds onusien dédié, géré directement avec la société civile congolaise. Une telle initiative marquerait une évolution majeure : reconnaître que la protection des biens communs mondiaux ne peut plus dépendre uniquement des États.
L’ordre international du XXIᵉ siècle doit intégrer de nouvelles formes de légitimité. Les intellectuels, scientifiques, ONG locales et représentants communautaires doivent avoir une place structurée dans les mécanismes décisionnels mondiaux. Sans cela, la gouvernance planétaire restera déconnectée des réalités humaines qu’elle prétend réguler.
À mesure que la loi du plus fort s’impose dans les relations internationales, les institutions multilatérales sont confrontées à un choix historique : se réformer ou devenir marginales. Le destin du Congo, de ses minerais à ses tourbières, montre que la justice climatique et la justice sociale sont indissociables. Pour y répondre, l’ONU doit s’ouvrir pleinement aux voix de la société civile, à des consciences comme celle d’Alain Mabanckou, capables de rappeler que le monde n’est pas seulement un échiquier stratégique, mais un espace commun à préserver.
Philippe Assompi
Président de l'OPET-BC


